Le Brésil est dénoncé à l’ONU pour « régression des droits indigènes »

Lindomar Terena

Lindomar Terena, représentant de l’APIB, au Forum Permanent de l’ONU sur les Questions Indigènes

Les violations des droits humains et territoriaux des peuples indigènes au Brésil ont été dénoncées à l’Organisation des Nations Unies le mardi 20 mai 2014 lors de la 13e session du Forum Permanent de l’ONU sur les Questions Indigènes au siège de l’organisation à New York.

Lindomar Terena, un indigène du Mato Grosso do Sul et représentant de l’Articulation des Peuples Indigènes du Brésil (APIB), a parlé des initiatives de certains secteurs de la société comme le groupe parlementaire ruraliste, pour approuver des modifications des droits constitutionels indigènes. « Est en cours au Brésil une série d’articulations et d’initiatives qui visent à réduire et à supprimer les droits des peuples indigènes, reconnus par la Constitution Fédérale Brésilienne et réaffirmés par des traités internationaux. […] Le modèle développementiste brésilien cherche à rendre les territoires indigènes, ainsi que d’autres segments et communautés traditionnelles, disponibles à l’exploitation sans contrôle des biens naturels, à l’expansion de l’agro-industrie et à l’implantation de grands projets. […] Pour ce faire, le gouvernement brésilien a paralysé le processus constitutionel de démarcation de nos territoires, ce qui a gravement augmenté les conflits territoriaux dans diverses régions du Brésil. »

L’intégralité du discours :

Madame la présidente, mes frères indigènes du monde entier,

L’organisation que je représente, l’Articulation des Peuples Indigènes du Brésil – APIB – réunit des organisations indigènes des quatre coins du Brésil, agit en défense des droits et de la vie de plus de 300 peuples qui parlent 270 langues différentes. Bien que nous soyons près d’un millions d’indigènes qui ont survécu à la grande invasion de 1500, nous représentons encore aujourd’hui un tiers de la diversité éthnique de l’Amérique du Sud.

Nous sommes venus à ce forum car la situation de violation des droits de l’homme et territoriaux des peuples indigènes au Brésil s’est fortement aggravée ces dernières années. Contrairement à ce que le gouvernement brésilien divulgue à niveau international, relatant une supposée harmonie entre les peuples indigènes et l’état national, nous avons la certitude que la situation des peuples indigènes au Brésil est aujourd’hui la plus grave depuis la redémocratisation du pays, que ce soit en terme de quantité d’indigènes assassinés ou en relation avec les initiatives pour éroder nos droits conquis avec le sang de nos peuples.

Est en cours au Brésil une série d’articulations et d’initiatives qui visent à réduire et à supprimer les droits des peuples indigènes, reconnus par la Constitution Fédérale Brésilienne et réaffirmés par des traités internationaux dont le pays est signataire.

Au Congrès National, le groupe ruraliste, les représentants de l’agro-industrie, veulent à tout prix approuver des modifications des droits constitutionels établis principalement par les articles 231 et 232 de la Constitution Fédérale. S’ajoutent à cela les propositions d’amendements constitutionels (PEC) 038 et 215 qui visent à transférer au Sénat et au Congrès National, aujourd’hui majoritairement composé de représentants de l’agro-industrie, la compétence de démarquer les terres indigènes, usurpant ainsi une prérogative constitutionelle du Pouvoir Exécutif.

Le modèle développementiste brésilien cherche à rendre les territoires indigènes, ainsi que d’autres segments et communautés traditionnelles, disponibles à l’exploitation sans contrôle des biens naturels, à l’expansion de l’agro-industrie et à l’implantation de grands projets, principalement énergétiques (usines hydro-électriques) et miniers, ainsi que des chantiers d’infrstructure : ports, routes, lignes de transmission, etc. qui compromettent la survie et la continuité physique et culturelle des peuples indigènes.

Pour ce faire, le gouvernement brésilien a paralysé le processus constitutionel de démarcation de nos territoires, ce qui a gravement augmenté les conflits territoriaux dans diverses régions du Brésil. Jamais, dans notre histoire récente, nous n’avons vu autant de leaders menacés de mort, des communautés entières incluses dans des programmes de protection et, dans le cas de l’état dans lequel je vis, des leaders assassinés en plein jour par des assassins qui restent impunis. Mon état concentre la plus grande quantité de leaders indigènes assassinés cette dernière décennie en raison de la lutte pour la terre. Hier, un leader de mon peuple, M. Paulino, a été victime d’un attentat, et des nombreux tirs qui lui étaient destinés, heureusement un seul a atteint sa jambe et ses jours ne sont pas en danger. Dans mon état, au moins 20 leaders indigènes ont été assassinés ces dix dernières années en raison de leurs luttes pour le territoire; 350 autres assassinats pendant la même période sont dûs au processus de confinement de nos peuples sur de petits territoires.

Le peuple Kaiowá et Guarani dans mon état, face au manque de leurs terres, ont comptabilisé depuis l’année 2000 environ 690 suicides, dont 73 cas en 2013, le plus grand nombre constaté en une année. 70% de ces cas concernaient des jeunes.

Face à l’inertie du gouvernement, nous avons vu une ville entière se révolter, alimentée par la désinformation et par le racisme, contre le peuple Tenharim dans l’état d’Amazonas.

Le peuple Tupinamba, dans le sud de l’état de Bahia, après de nombreux cas de conflits et d’attaques contre ses communautés, voit son territoire militarisé, ses leaders menacés et dans l’impossibilité de dénoncer leur réalité.

Il y a aussi la situation du peuple Kaingang qui, la semaine dernière, a vu 7 de ses leaders emprisonnés dans l’état de Rio Grande do Sul en raison de leurs actions de défense de leur communauté.

Il y a au Brésil une virulente campagne de criminalisation, de délégitimation, de discrimination et de racisme contre les peuples indigènes. Les informations des médias sont divulguées avec l’intention de fausser les faits réels et de projeter des mensonges qui constituent une véritable inversion des droits. Dans leur conception, les peuples et les communautés indigènes sont constituées d’envahisseurs, de subersifs à l’ordre et sont principalement des obstacles au développement national.

Le pouvoir exécutif, par l’intermédiaire du ministère de la justice, essaye de convaincre le mouvement indigène de négocier nos droits, et propose de graves modifications dans le processus de démarcation de nos territoires établis par le Décret 1775/96, tout cela en faveur des intérêts du latifundio, de l’agro-industrie et de la reterritorialisation du capital sur les terres traditionelles des peuples indigènes.

Au sujet du processus établi par le gouvernement pour réglementer la Convention 169 de l’OIT au Brésil, l’APIB a quitté les tables de négociation car le gouvernement lui-même a faussé la discussion en publiant l’Ordonnance 303/12, qui ne respecte pas et disqualifie la Convention, pour finalement viabiliser ses megaprojets en terres indigènes, comme c’est le cas des usines hydro-électriques de Belo Monte et celles prévues sur le fleuve Tapajós, qui sont menées sans aucun processus de consultation.

Pour votre information, au sujet de la réunion de haut niveau qui aura lieu en septembre, connue comme la Conférence Mondiale des Peuples Indigènes, j’affirme que les peuples indigènes au Brésil n’ont eu connaissance de cette initiative que cette année, par une information succinte faite par le gouvernement brésilien lors d’une réunion de la CNPI (Commission Nationale de Politique Indigéniste), et il n’y a plus qu’une seule place; il n’y a pas eu de la part du gouvernement brésilien de consultation ni de construction collective ou d’effort pour garantir une représentativité à la hauteur du Brésil. Il est important de rappeler que le Brésil abrite un tiers de la diversité des peuples indigènes en Amérique du Sud.

Face à cette situation d’agressions et de recul des droits indigènes, principalement territoriaux, l’Articulation des Peuples Indigènes du Brésil recommande au Forum Permanent sur les Droits Indigènes ce qui suit :

  1. Que le Forum Permanent envoie en urgence des observateurs au Brésil afin d’accompagner la réalité des conflits territoriaux, réalité absente des rapports du gouvernement.
  2. Que le Forum fasse pression sur le Brésil pour qu’il reprenne le processus constitutionel de démarcation des terres indigènes dont la paralysation a gravement amplifié les conflits territoriaux. Lamentablement, le gouvernement Dilma est celui qui a le moins démarqué de terres indigènes. Les Ordonnances d’identification, déclaratoires et les Décrets d’homologation n’ont pas été publiés, même lorsqu’il n’y avait aucun empèchement judiciaire, perpétuant ainsi l’agonie des peuples indigènes.
  3. Que le Forum réalise un Séminaire International avec l’UNODC et l’UNHRC sur la criminalisation des peuples indigènes et de leurs organisations lorsqu’ils défendent leurs droits de l’homme et territoriaux.
  4. Que le document final de la réunion de haut niveau de septembre, connue comme la Conférence Mondiale des Peuples Indigènes, si elle a lieu, soit contondente au sujet de l’implantation d’actions effectives dans les domaines d’intérêt des peuples indigènes, principalement en ce qui concerne l’effective dévolution de nos territoires traditionels ainsi que leur protection.

L’APIB croit que des espaces comme celui-ci sont fondamentaux pour que nos peuples aient une vie meilleure, et pour cette raison nous demandons le soutien de nos frères indigènes d’autres régions du monde, et nous les invitons à prendre part avec nous à cette lutte pour la vie.

Cela est la voie pour la contruction d’une société réellement démocratique, multi-éthnique, pluri-culturelle et juste.

Source : CIMI (cimi.org.br)

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